La chirurgie esthétique en forte hausse en Russie.

La chirurgie esthétique en forte hausse en Russie

Le meilleur moyen de trouver un mari aisé et de s’élever socialement ?

Maria a 41 ans, mais il est compliqué de trouver son âge à vue d’œil : les nombreuses opérations chirurgicales le lui ont totalement changé : augmentation mammaire, opération des joues, injections dans les lèvres, et bientôt une rhinoplastie. Selon elle : « les femmes russes et occidentales ont une mentalité différente. Les femmes russes sont les plus belles du monde, et nous nous devons donc de confirmer cette image que l’on a de nous dans le monde ».

« Syndrome post-soviétique »

Cette épouse apparemment comblée, dont le mari, dit-elle, accepte avec nonchalance les « caprices », est une Russe ordinaire. Comme pour un nombre croissant de ses compatriotes féminines partageant ses aspirations, sa normalité physique se juge en l’espèce à l’artificialité de ses traits. Autant dire que l’industrie de la beauté et son corollaire médical, la chirurgie esthétique, font des ravages dans le pays. Le thème noircit les pages de la presse de caniveau et sature les talk-shows et les émissions people du petit écran. Selon une des rares études disponibles sur le sujet, publiée par la revue médicale Vademecum, le nombre d’opérations de chirurgie plastique a crû de 33% entre 2013 et 2017, et atteint désormais 158.000 actes chaque année. Du 18 au 20 avril dernier, cette industrie s’est retrouvée au salon moscovite Intercharm, un forum bruyant aux allées noires de monde avec ses médecins de l’éternelle jouvence.

Derrière une vitre transparente, filmée par un homme en blouse blanche, Natalia Moisseva, « docteur en cosmétologie et dermatologie » de la clinique Medouspekh (Succès médical), accomplit sur le visage d’une quinquagénaire une « opération de poses de fils ». Ou comment redonner du lustre et du volume aux joues de la dame. La praticienne montre à l’écran le petit fil vert qu’elle insère dans la peau par l’intermédiaire d’une seringue, puis fait ressortir par un autre orifice. Elle ficelle le tout avec la grâce d’un boucher nouant un roulé de veau. Le sang coule légèrement, la patiente se relève groggy de la table d’opération, avec un sourire brumeux aux lèvres. « Regardez, maintenant elle a le profil de Néfertiti », lance Natalia Moisseva à la cinquantaine de spectatrices qui filment l’intervention avec leur téléphone portable.

« Même une simple injection dans les lèvres représente une grosse responsabilité, il s’agit d’une intervention médicale, malheureusement tous ne le perçoivent pas comme ça. »

Alina Zemlianskaïa, cosmétologue.

Un peu à l’écart, une jeune cosmétologue, Alina Zemlianskaïa, observe la scène avec circonspection, étonnée que tant de patientes puissent s’allonger sur une table d’opération avec une telle candeur. « Même une simple injection dans les lèvres représente une grosse responsabilité, il s’agit d’une intervention médicale, malheureusement tous ne le perçoivent pas comme ça. Les riches femmes russes arrivent en connaissant tout des médicaments et des procédures, et exigent telle ou telle opération. Impossible de discuter avec elles. Avec les femmes issues de classes moyennes, en revanche, je peux leur expliquer plus en détail et je parviens parfois à les dissuader de se faire refaire les lèvres », raconte cette jeune praticienne âgée de 27 ans.

Plus grave, ce phénomène de mode touche des femmes de plus en plus jeunes, la majorité de la clientèle ayant entre 20 et 30 ans. Ainsi, Farida, 25 ans, s’est fait refaire le nez il y a quatre ans, imitant en cela deux de ses amies, ainsi que sa sœur et sa cousine. Elle trouvait son appendice « bossu et penché vers le bas ». Pour sa part, Anna Zolotchevenaïa, 26 ans, qui dirige un salon de cosmétologie à Rostov-sur-le-Don, a eu recours à sa première injection de Botox l’an dernier, après s’être fait refaire les seins deux ans plus tôt… à 23 ans. Ses lèvres, très charnues, et ses joues, proéminentes sur les fossettes, sont artificiellement gonflées. Elle entend rapidement poursuivre sur sa lancée, modifier son nez et recourir à la liposuccion. « J’aime la beauté, j’aspire à la perfection et, en même temps, ceci est utile à mon salon de cosmétologie », explique Anna, qui se fait sponsoriser une partie de ses opérations en les filmant et diffusant sur Instagram. Notamment une intervention mammaire qui coûtait 300.000 roubles (4200 euros). « Certes, ces opérations reviennent cher, mais c’est de l’argent que j’investis dans moi-même », plaide Anna. Certaines de ses vidéos ont été vues près de 27.000 fois. À 18 ou 19 ans, les jeunes filles consultent souvent, accompagnées de leurs parents.

Les chirurgiens mettent en garde contre le phénomène d’émulation de groupe qui sévit chez leurs jeunes patients, qu’ils jugent « très dangereux »

Les chirurgiens mettent en garde contre le phénomène d’émulation de groupe qui sévit chez leurs jeunes patients, qu’ils jugent « très dangereux ». « Le gros problème est qu’elles se font immanquablement critiquer après leurs opérations, leurs copines leur disent que leur nez est toujours de travers et ça les perturbe beaucoup », explique le docteur Konstantin Lipski, souvent désarçonné par les demandes de ses patientes. « Certaines arrivent avec une photo d’Angelina Jolie et demandent à lui ressembler, surtout pour le nez. D’autres reviennent après une première opération et me demandent : « Bon alors, maintenant, qu’est-ce que pouvez me corriger d’autre ? » Ces personnes ont leur propre perception de la beauté et formulent des exigences déraisonnables ». Ce praticien exerce dans le plus ancien institut de cosmétologie russe, fondé en 1937, le seul qui proposait ce genre de services sous le régime soviétique.

Aujourd’hui, les enseignes de beauté fleurissent comme des petits pains. « Nous sommes frappés du syndrome post-soviétique : tout ce qui était interdit en URSS est désormais autorisé. Et nous faisons face maintenant à un nombre incroyable de gens qui veulent devenir chirurgiens plastiques et nous devons nous battre pour que le niveau de formation reste identique à celui qu’il était avant », s’inquiète le praticien.

« Docteur Frankenstein »

Parallèlement, les prix se sont relativement démocratisés : une injection dans les lèvres, censée être efficace durant six mois, coûte environ 7000 roubles, soit 100 euros. Inquiet de possibles dérives, alerté par le décès de six patientes au cours de l’année 2018, le ministère russe de la Santé a durci les conditions d’exercice des « cliniques esthétiques », dont certaines étaient dépourvues de matériel de réanimation ou utilisaient des médicaments contrefaits. Selon la revue Vademecum, l’état de 66% des cliniques inspectées ne correspondait pas aux standards sanitaires. Au total, 20% des établissements ont fermé leurs portes. Tout récemment, la presse russe a fait ses choux gras d’Alena Verbi, surnommée « Docteur Frankenstein », qui opérait ses patientes dans sa cuisine. La jeune femme a été placée en détention préventive pour deux mois.

Derrière cette quête frénétique de la beauté se cache une lutte sociale impitoyable, explique Valentin Denissov Melnikov, psychologue clinique. Ce spécialiste évoque l’existence d’un marché matrimonial où l’apparence – selon la propre représentation des femmes – servirait de sésame à la félicité conjugale. « Près de 50% des femmes russes, pour la plupart jeunes et belles, n’ont aucun lien affectif solide. Elles se font concurrence pour trouver un mari, et cette concurrence est d’autant plus âpre qu’il existe une pénurie d’hommes de qualité susceptibles d’entretenir un ménage, notamment à cause de l’alcoolisme. Leur principal avantage compétitif réside dans leur apparence qui leur permettra de trouver un meilleur travail ou un meilleur mari », explique cet expert, qui décrit le parcours standard de la femme russe : les lèvres avant 25 ans, « qui rendent pulpeuse et passionnée », les injections de Botox aux alentours de la trentaine, puis la poitrine après l’accouchement.

« À cet âge, les femmes comprennent que ce sera plus agréable pour leur mari si elles changent de peau et elles se sentiront elles-mêmes plus en confiance. »

Valentin Denissov Melnikov, psychologue clinique.

« À cet âge, les femmes comprennent que ce sera plus agréable pour leur mari si elles changent de peau et elles se sentiront elles-mêmes plus en confiance. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’homme russe divorce fréquemment à l’âge de 45 ans. Il cherche alors une épouse plus jeune, comme pour montrer qu’il est lui-même encore frais, beau et en forme. Ainsi, il améliore son statut social et éventuellement son niveau de revenus », poursuit l’expert.

En revanche, les plus fidèles d’entre eux ont plutôt tendance à observer avec une relative indifférence les « manies » esthétiques de leurs conjointes. « C’est vrai que je préfère le look naturel », explique Alexandre Egoda, un fournisseur d’équipement de cliniques cosmétologiques, résumant assez bien le sentiment général des hommes. « Mais si ma femme et ma fille veulent se refaire les lèvres, je ne vais pas leur faire la guerre. Chacun fait ce qu’il estime nécessaire ! ».

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